03mai 09

Interview publiée dans le Monde

Besancenot, « risque révolutionnaire », Bayrou et les socialistes

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Après un 1er mai réussi, comment analysez-vous la crise sociale que connaît le pays depuis trois mois ?  Reflète-t-elle une colère globale ?
Jean-Luc Mélenchon. Oui. Mais il faut être lucide sur cette colère. Les gens ont peur de ne pas avoir d’avenir. Ils sont révoltés car ils trouvent que les conséquences de cette crise sont injustes. Mais annoncer tous les jours la révolution c’est de la manipulation. Il y avait bien plus de violence dans les années 70. Moi je vois aujourd’hui un monde qui part en petits morceaux. Et un grand désarroi. Il y a donc une immense disponibilité envers la gauche. Elle est pourtant absente. Voila le drame.

Soutenez-vous la démarche d’Olivier Besancenot  qui appelle à une marche nationale des sans emplois ?
Jean-Luc Mélenchon. Cela  me trouble un peu. Le politique n’a pas à  surgir, comme ça, dans le mouvement social en donnant des consignes. Les syndicats, par leur unité, ont levé le couvercle de la résignation sociale. Notre responsabilité est de lever la résignation politique. Le lien du social au politique n’est pas mécanique. Regardez la Guadeloupe. Ce qu’a fait le LKP est remarquable  mais le  mouvement social s’est arrêté aux portes du politique. A nous d’offrir une alternative politique plutôt que de faire des surenchères avec les syndicats.

Partagez- vous le pronostic de Dominique de Villepin qui évoque un « risque révolutionnaire »?
Jean-Luc Mélenchon. Il  voit ça comme un risque ; pour moi, c’est plutôt une chance. Sinon, comment le pays va-t-il sortir du trou noir ? Les gens qui perdent leur travail ont un vécu de bêtes prises au piège. Comment finir de payer la maison ou les études des gamins ? Les chefs politiques leur parlent une langue étrangère, tellement loin de la réalité ! Ils se comportent en commentateurs et non en acteurs. La plupart d’entre eux ne sont pas mentalement préparés à cette crise. Ils ont bien vécu les vingt glorieuses du libéralisme. Ils ont du mal à admettre ce qui arrive. Ils sont dans le même état de sidération que celui dans lequel la gauche s’est trouvée après l’effondrement du mur de Berlin : une incapacité à nommer ce qui se passe, à proposer autre chose. Ils ne parviennent pas à comprendre que le monde d’hier est bel et bien fini.

Qui mettez vous derrière ces « ils » ?
Jean-Luc Mélenchon. Tous les « importants ». Mais d’abord Nicolas Sarkozy. La droite, il faut le reconnaître, a un vrai chef de guerre. Il a le sens des situations de lutte. Il pense tout en termes de combat. Il projette toute son énergie sur un seul objectif : « profiter de la crise » – ce sont ses mots – pour faire ce qu’il appelle des « réformes structurelles ». Il est dans une logique de confrontation sociale. Mais sa vision pour la France est très datée : les années Reagan.

François Bayrou annonce qu’il est entré en résistance  contre le Sarkozysme.  Pourrait- il un jour devenir votre allié ?
Jean-Luc Mélenchon. C’est un homme qui tient tête. Il exprime des valeurs utiles à notre temps. Mais son programme économique est de droite et il ne s’en cache pas. N’oublions pas  les leçons de l’histoire : l’illusion centriste a été mortelle pour la gauche partout où elle a été pratiquée en Europe.

C’est un avertissement en direction de vos anciens amis socialistes ?
Jean-Luc Mélenchon. Ah mes socialistes ! Ils sont  toujours entre deux chaises : Martine Aubry est archaïquement social-démocrate. Elle vit dans un monde qui n’existe plus : celui du compromis social entre capital et travail dans le cadre de l’Etat nation. Le PS pense que le capitalisme a oublié le social et qu’il suffit d’en mettre un peu pour avoir une société plus juste. Combien de temps cette bulle d’illusions va-t-elle mettre pour éclater ? Quand on vit une récession d’une telle ampleur, on ne peut plus faire croire qu’un petit coup de croissance à l’ancienne suffira à panser les plaies. Je prône l’insurrection civique pour tout changer et organiser la transformation autour trois axes : la planification écologique, la refondation républicaine et un nouveau partage des richesses.

Dans vos prises de position récentes, vous semblez plus indulgent envers Ségolène Royal.
Jean-Luc Mélenchon. Ce qui me plaît chez elle  c’est qu’elle cogne. Elle a une forme d’obstination contre Sarkozy qui est plutôt roborative. La gauche ne cogne pas assez car le parti dominant, le PS, est dans la connivence. Voyez son  positionnement européen : des promesses incompatibles avec le Traité de Lisbonne qu’il soutient comme Sarkozy. Un autre exemple : quand le PS continue à cultiver l’illusion qu’il veut mettre en place une régulation du capitalisme, de quoi parle-il ? de l’OMC et du FMI, deux institutions dont le cœur des politiques est le contraire de ce qu’il faut faire !

Vous trouvez la gauche en petite forme face à la droite ?
Jean-Luc Mélenchon. Hélas oui. A droite ils assument la situation, ils se battent. A gauche, la social-démocratie est tétanisée. A droite, la relève est flamboyante : Villepin le romantique, Bayrou le Quichotte. La gauche dominante est terne. La droite a mis les bottes, les sociaux-démocrates sont en pantoufles.

L’émiettement de la gauche n’est- il pas une opportunité pour Nicolas Sarkozy ?
Jean-Luc Mélenchon. Bien sûr que si. C’est la raison pour laquelle j’ai  essayé de rassembler ce qu’on appelle l’autre gauche et proposer de bâtir un bloc politique qui assume sa diversité et qui, avec un programme anticapitaliste, essaie de construire une nouvelle majorité politique. Les communistes ont aussi cette vision. Mais pas Besancenot. Le NPA a choisi la voie d’un parti d’avant garde qui se construit dans la délimitation politique avec le reste de la gauche. Si on avait réussi un rassemblement large, on pouvait espérer passer devant le PS aux européennes et construire un programme de rassemblement de toute la gauche sur une ligne de rupture. Cette perspective est reportée. Mais si, malgré tout, le Front de gauche crée une dynamique et rassemble largement, comme je le vois dans le Sud-Ouest, on aura réussi. Après, mon objectif est de poursuivre ce front, un peu comme Die Linke en Allemagne.



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