21mai 15

Interview parue dans Nice-Matin du 19 mai 2015

« Le modèle allemand ne marche pas »

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Vous tapez fort. L’Allemagne en prend pour son grade…

J’ai choisi le genre littéraire du pamphlet pour créer du débat et donner un caractère plus léger à la charge que je porte. Le but du livre n’est pas de dire du mal de l’Allemagne ni des Allemands, mais il est de dire que le modèle allemand, dont on nous rebat les oreilles, ne marche pas. C’est une façon pour moi de continuer le combat contre une certaine forme d’Europe soumise à une doctrine politique qui s’appelle l’ordolibéralisme, dont l’Allemagne est le vaisseau amiral. Mon livre poursuit la critique du capitalisme productiviste, dont je fais la démonstration que même là où il règne en maître absolu, il ne donne aucun résultat sur le plan du bonheur et du bien-être humain.

A travers divers indicateurs, vous livrez l’image d’un pays en régression sociale, eu égard notamment à la précarité des contrats de travail…

Mon travail est basé sur le travail des autres, c’est une synthèse. Les faits que je mets en avant sont toujours justes, il n’y a aucune exagération. La situation de l’Allemagne est la suivante : il y a 13 millions de pauvres dans le pays le plus riche d’Europe. Il y a des millions de gens condamnés à des travaux précaires et notamment ceux qui relèvent des minimas sociaux ou des allocations chômage qui sont contraints à accepter n’importe quel emploi et à n’importe quel prix. C’est ainsi qu’il y a des salariés à 450 euros par millions dans ce pays et des gens qui pour conserver leurs indemnités sont obligés d’accepter des jobs à 1 euro de l’heure. C’est un modèle de maltraitance sociale. Ce pays présenté comme le parangon du bonheur est un échec total, où il naît moins de personnes qu’il n’en meurt. Des journalistes ont aussi parlé de « déportation » pour parler de ces retraités qui, ne pouvant plus assurer le financement de leur survie, vont vivre dans des pays où cela coûte moins cher tout autour.
 

Les Allemands, dites-vous encore, travaillent moins que la moyenne européenne, moins que les Français… Ils sont donc plus efficaces ?

Non, parce que dans les standards internationaux, les ouvriers français sont plus productifs. Si j’ai pris cet exemple, c’est parce qu’on nous jette d’habitude à la figure que les travailleurs français se la couleraient douce, pendant que les Allemands seraient d’augustes travailleurs, dévoués et efficaces. Cela fait partie de l’imagerie diffamante utilisée contre les travailleurs d’Europe du sud
 

L’Union européenne, estimez-vous, est confisquée à son profit par l’Allemagne…

Elle a progressivement réussi à imposer à tous ses partenaires un modèle, l’ordolibéralisme, où des règles économiques sont considérées comme des lois de la nature et sont sanctuarisées sans que la politique ne puisse plus jamais les mettre en cause. C’est le cas par exemple pour la réduction des déficits publics. Toutes sortes de choses qui correspondent à un modèle économique favorable aux retraités par capitalisation allemands. Ce modèle est mortifère pour nous qui sommes en pleine expansion démographique. Mais mon reproche s’adresse finalement moins aux Allemands qu’à tous les autres qui ont laissé faire et y ont trouvé leur compte.

Comment expliquez-vous que les Allemands continuent à soutenir Angela Merkel ?

Vous commettez une erreur d’optique. Mme Merkel a perdu la dernière élection. Sans l’appoint du Parti social-démocrate, elle ne pourrait pas gouverner aujourd’hui. Si le PSD avait fait le choix d’une alliance avec Les Verts et Die Linke, c’est lui qui gouvernerait. Mme Merkel ne peut appliquer sa politique que grâce au PS allemand, ça rappelle quelque chose ici en France…

Vous voulez, en creux, réveiller un nationalisme français ?

Ce n’est pas mon but. La fierté française oui, je pense que l’atonie du mouvement social en France vient aussi d’une certaine dépréciation d’eux-mêmes que les Français se sont fait injecter par les déclinistes qui leur serinent du matin au soir qu’ils ne sont bons à rien et ont des avantages sociaux indécents. En tous cas s’il y a un modèle qu’il ne faut pas imiter, c’est bien celui de l’Allemagne actuelle.

Face à l’afflux de migrants, quelle doit être la réponse de l’Europe ?

La première question à se poser est de savoir pourquoi ces gens partent et traiter la cause de leur départ. Il faut en finir avec l’illusion de gens qui partiraient la fleur au fusil. Ils s’exposent à des dangers qu’ils connaissent, des milliers d’entre eux se noient, disparaissent, c’est un voyage terrifiant. Et pourquoi partent-ils ? Parce qu’il y a des guerres et des famines. Ceux qui partent en raison de famines ou de détresse sociale sont les victimes directes de la politique de la communauté européenne qui inflige à tous les pays qui veulent rester en partenariat avec elle des contrats dans lesquels ils doivent démanteler leurs droits de douane, ce qui aboutit à l’assassinat des économies locales. Ma solution, c’est de stopper les politiques qui font partir des millions de gens de chez eux, et ce n’est que le début. La protection des frontières à l’arrivée est une ligne Maginot qui ne tiendra pas plus que la précédente.

Mais concrètement, que faire ?

Ce qu’il faut, c’est couper les racines de financement des guerres de religion qui détruisent les pays de départ. Ensuite, cesser les politiques de libération des échanges, de manière à ce que des économies locales et nationales puissent se constituer. Enfin, organiser le rapatriement de ceux qui le veulent autour de projets locaux conçus en coopération. Pour le reste, la quantité de personnes arrivée sur notre continent est parfaitement absorbable par les sociétés européennes, notamment par l’Allemagne qui a besoin de main-d’œuvre pour remplacer sa population vieillissante. Il n’est pas vrai que nous soyons face à un problème ingérable. Le point de départ, c’est pourquoi les gens s’en vont et non pourquoi ils arrivent. A force de dire « Mon Dieu, quelle horreur, comment les empêchez d’arriver », on en perd toute humanité.

La réforme du collège. Vous dites qu’elle va aggraver les inégalités ?

Je pense que cette réforme s’inscrit dans une continuité avec celles de l’université, du lycée et des rythmes scolaires. Il s’agit de créer progressivement un marché du savoir dans lequel des établissements en concurrence les uns avec les autres proposeront des prestations différentes, c’est le contraire de l’école républicaine. Il est question que 20 % des horaires soient laissés à la discrétion des chefs d’établissement, cela veut dire qu’il y aura des batailles terribles dans les équipes pédagogiques pour savoir quels horaires seront augmentés ou diminués, mais surtout que les jeunes n’auront plus la même éducation, le même accès au savoir. On va voir se dessiner une carte avec des collèges de niveaux totalement différents, avec des parcours différents. C’est le début d’un marché éducatif où on verra pulluler des établissements privés. 

Comment envisagez-vous la présidentielle de 2017 ?

Ah ! Le rassemblement d’une force en dehors du trio infernal UMP – PS – FN est une tâche qui est rude, je ne veux pas le cacher. Je bute sur des batailles d’ego, des revendications partisanes. Nous pensions que les choses allaient d’un bon pas avec le Front de gauche et Europe Ecologie. Tout ceci a été contrarié par le fait que, sous la pression des amis de François Hollande, les Verts ont refusé de choisir entre leurs alliances soit avec le PS soit avec le Front de gauche et ont décidé de maintenir une liste d’autonomie, suicidaire pour tout le monde. Il faut avancer, proposer, innover. Je me bats surtout beaucoup pour une plus grande initiative des citoyens eux-mêmes. C’est un moment difficile, dans toute l’Europe l’extrême droite nous submerge. Mais l’histoire a montré que ce genre de mouvement se retourne toujours, à condition que les gens s’en mêlent.

Les nouvelles révélations dans l’affaire Kerviel ?

Les faits révélés montrent que, comme je l’avais proclamé, Kerviel est innocent. La banque doit maintenant faire la preuve de la perte qu’elle a subie, jamais prouvée, alors que le Trésor public lui a versé le tiers de la perte déclarée. Les contribuables français ont donné 1,3 milliard à la Société générale. Les actionnaires doivent se demander par quelles méthodes a été obtenue l’inculpation de Jérôme Kerviel. J’espère que ceux qui m’avaient reproché de m’occuper d’un trader sont aujourd’hui bien mortifiés.

 

Propos recueillis par Thierry Prudhon



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