07jan 12

Interview publiée dans Libération

Sur le débat à gauche

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Diriez-vous que la lettre de François Hollande est un texte de gauche ?
Jean-Luc Mélenchon. C'est  une contribution à la campagne. Il pose son diagnostic. Mais quelles  conclusions tire-t-il des constats du dérèglement du capitalisme ?

Pour le coup, ce problème ne date pas de François Hollande…
Jean-Luc Mélenchon. Le  moment est donc peut-être venu de faire des bilans. Le mouvement  socialiste a vécu sur l'idée que la régulation suffirait à remettre le  capitalisme dans son lit. L'expérience montre le contraire. Et la  méthode mise en oeuvre par toute la social-démocratie européenne, à  laquelle François Hollande est personnellement très lié, a aggravé les choses. C'est une divergence entre nous qui n'a rien de personnelle. François Hollande  est sans doute un homme de gauche qui agit selon sa logique. J'en ai  une autre. Mais il faut qu'il admette la réalité d'un débat à gauche !

Il n'accepte toujours pas votre «offre publique de débat» …
Jean-Luc Mélenchon. Non.  Il est dans une vision très électoraliste et politicienne. Il pense que  ça se fera tout seul et se voit déjà comme le «prochain» président. Ses  arguments sont toujours les mêmes : le trouillomètre et le vote utile. François Hollande fait l'erreur de considérer Nicolas Sarkozy comme étant battu d'avance. Un peu comme Lionel Jospin avec Chirac…

Dans ce cas, pourquoi n'êtes-vous pas plus haut dans les sondages ?
Jean-Luc Mélenchon. Il  me reste beaucoup de travail à faire… Et les méthodes qui consistent,  pour le PS, à lâcher prise de tous les marqueurs de gauche créent un  trouble immense ! Quand on voit les principaux dirigeants socialistes  dire «la retraite, c'est perdu, l'adversaire a raison», cela nous donne  un travail gigantesque à accomplir pour remonter le terrain…

On vous sentirait presque abattu…
Jean-Luc Mélenchon. Nullement  ! Je suis le candidat de gauche, hors PS, avec le niveau d'intentions  de vote le plus élevé depuis les trois dernières élections. Notre  dispositif est déployé sur le terrain, j'ai réussi à rassembler tout le  monde, je suis sorti renforcé d'une primaire PS qui était censée  m'exterminer.

Après avoir dit qu'il était un «capitaine de pédalo», on vous sent plus gentil avec Hollande.
Jean-Luc Mélenchon. C'était un mot piquant et les socialistes en ont fait toute une histoire en me traitant d'«agent du cabinet noir de Nicolas Sarkozy»… Pourquoi ? Parce que François Hollande a fait le choix de creuser un fossé avec le Front de gauche pour justifier l'alliance avec M. Bayrou.  Et, en effet, il n'est pas possible avec nous de renoncer à la retraite  à 60 ans, à l'augmentation du Smic et du nombre de fonctionnaires dans  l'Education nationale… Ce sont des marqueurs pour nous. La gauche ne  se résume pas à la social-démocratie bégayante. Citez-moi d'ailleurs un  slogan qui améliore la vie des gens et que défend le Parti socialiste  ? Un seul ? On nous parle de vote utile mais ce qui fait le jeu de la  droite et de l'extrême droite aujourd'hui, c'est davantage ce qui se  passe dans le Pas-de-Calais, les Bouches-du-Rhône et l'Hérault que la  discussion politique honnête et digne que je pose sur la table.

Donc, si le PS ne bouge pas sur les retraites, il n'y aura pas de rapprochement possible dans l'entre deux tours ?
Jean-Luc Mélenchon. En effet. Je répète que je n'irai dans aucun autre gouvernement que celui que je dirigerai. Après, les partis politiques du Front de gauche, eux, s'exprimeront. Mais je préviens les socialistes : il n'y a pas de succès possible de la gauche sans le Front de gauche.  L'époque où les chefs disaient «il faut voter pour untel» est terminée  et le premier tour n'est pas une formalité. Sinon, quelle arrogance,  quelle suffisance ! Si le premier tour ne sert à rien, pourquoi  allons-nous voter ? Notre pays a besoin de débat. Nous ne voulons pas  d'une élection par défaut. Je ne m'y résigne pas.

Quelles sont les trois bonnes raisons de voter pour vous ?
Jean-Luc Mélenchon. Des  raisons concrètes. Le premier de tous les problèmes est le dérèglement  de l'écosystème. Ma réponse : la planification écologique. Deuxièmement,  on doit partager les richesses avec un salaire, un revenu maximum  limité et une augmentation du Smic à 1 700 euros. Si la gauche ne se bat  pas pour remonter les salaires des petites gens, je vous demande à quoi  on sert ! Troisième élément : une VIe République, avec la convocation  d'une Constituante. Tôt ou tard, les gens se mettront en mouvement pour  régler des choses de la vie quotidienne. Pour qu'il y ait des  instituteurs à l'école en face de leurs gosses. Parce que les trains ne  partent pas à l'heure… La révolution citoyenne viendra de cela.

Vous pensez que votre moment arrivera dans cette élection ?
Jean-Luc Mélenchon. Je  n'en ai pas le moindre doute. La révolution citoyenne aura lieu en  France du fait de cette élection présidentielle. Mais je ne crois pas  Sarkozy encore battu, même s'il a levé la digue entre lui et l'extrême  droite, provoquant un ralliement massif des milieux populaires de droite  au Front national.

Il y a aussi des gens qui se considèrent à gauche et qui votent FN aujourd'hui…
Jean-Luc Mélenchon. Une  minorité insignifiante. Je mets en garde contre la mode médiatique qui  consiste à assigner le peuple à résidence politique chez Mme Le Pen.  Elle ne représente pas les ouvriers : elle est contre la retraite à 60  ans, contre l'augmentation du Smic, contre le blocage des loyers… Elle  est contre tout ce qui répond à la vie quotidienne des ouvriers.

N'est-ce pas minimiser son potentiel ?
Jean-Luc Mélenchon. Non. Car, n'en déplaise à beaucoup de gens, le premier réseau de terrain au contact de la classe ouvrière, c'est le Front de gauche par ses syndicalistes engagés.

Justement, pour lutter contre la désindustrialisation, que proposez-vous ?
Jean-Luc Mélenchon. On  ne réindustrialisera le pays qu'avec une volonté planificatrice et en  tirant la leçon des saccages du productivisme. Le contraire de ce qui se  fait avec la TVA  sociale, ce pitoyable réchauffé de la même politique de l'offre :  diminuer le coût du travail, améliorer la performance technique, et  alors la ressource viendra s'allouer correctement… C'est de la magie !  Et puis il y a aussi une manière très simple d'empêcher les  délocalisations : pénaliser ceux qui ramènent des produits délocalisés  et mettre en place des visas environnementaux et sociaux aux frontières  de l'Union européenne, donner un droit de préemption aux salariés sur leur entreprise.

Etes-vous en 2012 le candidat du non de gauche à la Constitution européenne de 2005 ?
Jean-Luc Mélenchon. Sans  l'ombre d'un doute. Après, est-ce que cette référence sera assez forte  pour que ceux qui ont voté non en 2005 s'en souviennent ? C'est un  enjeu… Mais le hasard fait que le nouveau traité européen est pour le  mois de mars. Quelle est la conclusion de Hollande dans sa lettre sur  cette question ?

Il a dit qu'il renégocierait…
Jean-Luc Mélenchon. Mieux vaut  le rejeter ! Toutefois, c'est un bon début. Mais renégocier quoi ? Quels  points ? L'indépendance de la Banque centrale européenne ? C'est le  noeud gordien de la construction européenne. Quelle est la réponse de  Hollande là-dessus ? Il ne veut pas y toucher… Là, il y a un  désaccord. Un monde est fini. Les socialistes doivent le comprendre. Le  capitalisme agonise. Le monde politique européen aussi est fini. Ce qui  s'est passé en Amérique du Sud va arriver, ce n'est pas un produit  exotique.

Vous vous dites «davantage» candidat des socialistes que Hollande. Vous auriez aimé être celui du PS en fait…
Jean-Luc Mélenchon. Je  suis un des candidats socialistes de cette élection parce que ma  position parle aux socialistes. Et puis je lui ressemble plus que  Hollande [à Mitterrand, ndlr].  Parce que je suis le candidat unique de plusieurs forces de gauche, avec  les communistes. Et aucun candidat de gauche n'a été élu sans l'aide  des communistes. Jamais ! Enfin, davantage de choses sont incompatibles  avec l'identité socialiste dans les propositions de François Hollande que dans les miennes.

Propos recueillis par Lilian Alemagna Marion Kremp et Paul Quinio.



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