L'argument de la semaine

Biens publics : la grande braderie

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Aéroports de Paris (ADP), Réseau de transport de l'électricité (RTE) : l’Etat envisagerait de vendre entre 5 et 10 Mds d’euros de participations sur les 110 Mds qu’il détient dans des entreprises. Ces importantes cessions ne seraient pas les premières du quinquennat. Depuis 2013, le gouvernement a vendu 9,5 % d'ADP, 8,3 % de Safran et 3,1 % de GDF Suez pour un montant de 4,5 Mds. Si les annonces gouvernementales se concrétisent en 2015, Hollande en trois ans aura privatisé plus d’actifs publics que Sarkozy en cinq ans (entre 9,5 Mds et 14,5 Mds contre 7,9 Mds).

Coup de force « austéritaire »

Pourquoi ? Les « éléments de langage » des uns contredisent ceux des autres. Pour investir « dans la construction de logements intermédiaires » avait expliqué Hollande en septembre avant que son ministre Sapin n’explique en octobre qu’il s’agissait de contribuer au désendettement. « Afin de se désendetter » confirmait Emmanuel Macron le 15 novembre avant que Ségolène Royal n’exige, dès le lendemain, que les cessions financent la transition écologique.

Délibérément confuse, cette communication ne doit pas nous embrouiller. La braderie des participations de l’Etat est, avec la rigueur budgétaire et l’augmentation du prix des services publics, l’un des piliers des programmes d’ajustement structurels. Subies hier par les peuples d’Amérique latine, ces vieilles recettes sont imposées aujourd’hui en Europe par la Commission et les gouvernements « austéritaires ».

La politique se fait à la corbeille

François Hollande n’avait, de fait, jamais envisagé de telles cessions lors de sa campagne. Leur légitimité économique n’est pas plus évidente. La logique boursière prime en effet sur la logique industrielle : alors que Safran est une entreprise impliquée dans plusieurs secteurs de pointe (l’aéronautique, l’aérospatial ou l’industrie de la défense), le gouvernement a décidé d’en vendre un bout en 2013 parce que le cours de l’action avait augmenté de 40% par rapport à 2012. Aujourd’hui, Macron tergiverse à propos d’EDF car le cours en bourse serait trop bas.

La politique de cession renforce ensuite l’emprise du capital privé et ses exigences prédatrices. Les effectifs d’Escota (groupe Vinci-ASF), l’une des principales sociétés d’autoroutes privatisées en 2005, ont diminué de 18% entre 2007 et 2009. Ses tarifs ont eux augmenté de 2,2% par an entre 2009 à 2012 quand l’inflation n’augmentait annuellement que de 1,6%.

Appauvrissement de l’Etat

La grande braderie a, enfin, pour conséquence l’appauvrissement de l’Etat. Si une partie de notre richesse est ainsi cédée, rappelons-le, c’est pour compenser les cadeaux fiscaux accordés aux entreprises et aux riches. La part des recettes de l’Etat dans le PIB est passée de 22% dans la première moitié des années 1980 à 17% en moyenne au cours des trois dernières années. Or, en plus d’être immédiatement injustes, ces cessions sont risquées à plus long terme : le taux auquel prêtent les créanciers de l’Etat dépend, en effet, du patrimoine de l’emprunteur ; céder une partie de la richesse publique, c'est, dans la durée, prendre le risque d’augmenter les intérêts de la dette au péril de notre souveraineté.

Sa remise en cause est aussi évidente quand l’Etat envisage de vendre l’aéroport de Toulouse à un fond d’investissement basé à Hong-Kong ou quand il vend les actions qu’il possède dans les industries d’armement comme Safran. Attac relevait en octobre 2013 que le complexe militaro-industriel ainsi privatisé a été « assuré de 17,1 milliards de commandes par an » dans le cadre de la loi de programmation militaire 2014-2019.

Les oligarques en embuscade

Plus généralement, quand l’Etat s’appauvrit en cédant ses participations au sein des entreprises, d’autres y trouvent leur compte. En 2006, le fonds d’investissement de Walter Butler acquiert, pour moins de 15 millions d’euros, 38% du capital de la SNCM. La compagnie maritime est ainsi privatisée après que Butler, proche de Villepin alors Premier ministre, ait obtenu son renflouement sur fonds publics à hauteur de 150 millions d’euros. Grâce à ces aides, l’entreprise se redresse… et Butler la revend à peine deux ans plus tard, à Véolia, pour 73 millions d’euros. Sur le dos du contribuable, Butler a ainsi multiplié sa mise par cinq.

D’autres oligarques profitent de l’affaiblissement de l’Etat au sein des entreprises pour percevoir des rémunérations astronomiques. P-DG de GDF Suez, Gérard Mestrallet, a ainsi perçu, 257 414 euros par mois en moyenne en 2012. Si l’Etat détient 36% des parts de cette entreprise, nomme quatre administrateurs sur 17, il n’a qu’un représentant au comité des rémunérations. Il n’en a aucun au sein du même comité chez Renault alors qu’il possède encore 15% du capital : en 2012, Carlos Ghosn, le P-DG de ce groupe, a gagné plus de 3 millions d’euros[1].

Rothschild et Lazard, ministères bis de l’économie

Les cessions de capital font aussi les fortunes des banquiers d’affaires. Etat ou acquéreurs, les parties à ces transactions s’adjoignent systématiquement les services de ces institutions financières et les commissions versées aux banquiers impliqués dans l’affaire peuvent atteindre plusieurs millions d’euros. Avant de diriger Bercy, entre 2009 et 2012, Emmanuel Macron a exercé ce métier rémunérateur en tant qu’associé chez Rothschild. Avant de diriger Lazard, la banque rivale, Mathieu Pigasse, a appartenu aux cabinets de Dominique Strauss-Kahn puis de Laurent Fabius à Bercy, au moment des privatisations d’Air France, de France Telecom ou d’EADS.

Un tel mélange des genres s’observe à l’étage inférieur. Régis Turrini, le nouveau directeur de l’Agence des participations de l’Etat (APE), qui conduit les opérations de cession, a travaillé chez Arjil, une autre banque d’affaires. Il succède à David Azéma, parti à Londres chez l’américain Merrill Lynch. Hollande, Sapin, Macron, Butler, Mestrallet, Ghosn, Pigasse, Turrini, Azéma : ces oligarques accaparent nos richesses et appauvrissent la France. Leur nation ? C’est leur classe.

Damien Prat

 

La loi Florange

Comble du cynisme, une loi qui devait protéger les salariés des prédateurs justifie, in fine, une politique de gribouille. La communication gouvernementale sur les cessions de capital invoque, en effet, la « loi Florange » de mars 2014 qui permettrait à l’Etat de vendre ses actions tout en conservant la même influence puisqu’elle accorde un droit de vote double à l’actionnaire présent depuis plus de deux ans au capital. Le gouvernement feint ainsi d’ignorer qu’une loi peut se défaire et, surtout, que la capitalisation publique d’une entreprise n’a pas pour seule finalité la constitution d’une minorité de blocage : elle doit d’abord servir un projet industriel en permettant à l’entreprise de s’inscrire dans le long terme.

 


[1] Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot, La Violence des riches, La Découverte, Paris, 2014, p. 143.



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