L'argument de la semaine

Les cliniques privées, leurs profits, leurs oligarques

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Alors que l'hôpital public est à l'agonie, les cliniques privées affichent des profits sans précédents sur le dos des patients et de la sécurité sociale. Elles prévoient de gagner encore des parts de marché grâce à la loi Bachelot. Voici une enquête sur ce secteur et ses oligarques. Face à ce scandale, le Parti de Gauche est mobilisé pour défendre l'hôpital public, dont nous avons présenté la situation critique dans le Petit courrier n°34

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Les cliniques privées s'engraissent sur le dos de la Sécurité sociale

  • Les cliniques privées ont une part de marché de 34 %
    Elle prennent en charge un tiers des 45 millions de personnes hospitalisées chaque année.
    La France est le pays d’Europe où la part de marché du secteur commercial est la plus élevée.
  • En France, l’Etat participe aux investissements dans le privé (rapport de l'IGAS en 2005):
    • le privé lucratif, qui n’accueille qu’un tiers des malades, a reçu 42 % de l’argent distribué par l’Etat pour les investissements en 2006.
    • dans le privé, les praticiens sont payés au nombre d’actes pratiqués, par la sécurité sociale. Ils ont donc intérêt à les multiplier pour gagner davantage d'argent.
      Par exemple, entre 2005 et 2006, le nombre d’endoscopies digestives a augmenté de 17 % dont 73 % réalisées par les cliniques privées à but lucratif.
  • Selon le rapport de certification des comptes de la sécurité sociale en 2007 et la FHF (fédération hospitalière de France), 191 millions ont été transférés de l'hôpital public aux cliniques privées.
  • Les trois premiers groupes français de cliniques privées sont la Générale de Santé, Korian et Medica France. Ils sont présents sur tout le territoire, les autres groupes ont au contraire leurs établissements concentrés sur une région particulière.
    Au premier semestre 2010, le profit net du 1er groupe français (50 % du secteur privé), la Générale de Santé, a bondi de 147,5 %, passant de 24 millions à 59,4 millions d’euros.
    Il a versé 420 millions d’euros à ses actionnaires en 2009.

Au même moment, l'hôpital public est en difficulté

  • 10 000 postes ont été supprimés dans les hôpitaux publics en 2009. Les postes de médecins ne sont pas touchés mais la moitiés des postes supprimés sont des postes de soignants, essentiels au fonctionnement des hôpitaux.
  •  L'enveloppe budgétaire consacrée aux missions d'intérêt général a été gelée à hauteur de 20 % sur décision de Sarkozy dans le budget pour 2011.

Or cette enveloppe couvre les frais des services d'urgence, de recherche et de formation des futurs médecins. Elle permet également aux hôpitaux publics, notamment aux centres hospitaliers universitaires (CHU) de faire face aux cas graves ou complexes qui coûtent plus cher et demandent des compétences médicales qu'ils sont les seuls à avoir.

Des cliniques dirigées par des financiers sans préoccupations de santé publique

  • Les cliniques privées, historiquement constituées par des regroupements de praticiens libéraux sont rachetés par des grands groupes financiers

L’hospitalisation privée « à but lucratif » française a pour modèle historique la clinique de taille réduite détenue par un ou plusieurs médecins ou leur familles.

Dans les années 1980 et 1990, des groupes financiers ont commencé à investir dans le secteur de la santé considéré comme "prometteur". Ils ont ainsi pris des parts dans le capital de l’établissement ou l'ont repris dans des conditions avantageuses à l’occasion d’un dépôt de bilan.
Des "chaînes de cliniques" appelées ainsi par analogie avec les chaînes hôtelières ont commencé à se créer, avec des objectifs de rentabilité financière. Elles ont donc substitué au pouvoir médical traditionnel d’un ou plusieurs médecins, un pouvoir non médical de gestionnaires et de financiers.

  • Une logique de rentabilité boursière, qui fait payer le prix fort aux patients

"Le marché de la dépendance" comme l'appellent les financiers (maisons de repos, de retraites et centre d'hébergement pour personnes âgées) affiche des résultats indécents :  + 27,8 % de bénéfices pour  2009 pour Noble Age, + 20,1 % pour Orpéa pour  2009.
Leur progression se fait majoritairement en rachat et fusion-acquisition des "secteurs rentables" de la dépendance des personnes âgées.

Afin d'avoir une rentabilité immédiate, de nombreuses fonctions sont externalisées (alimentation, blanchisserie). Les locaux sont de plus en plus souvent vendus par les groupes pour avoir la possibilité de fermer la clinique du jour au lendemain et déplacer les capitaux vers des activités plus rentables financièrement.

Les objectifs de bénéfices pour nourrir les dividendes des actionnaires ont une conséquence directe pour le portefeuille des patients : l'Inspection générale des affaires sociales montre que 90 % des dépassements d'honoraires des médecins (au-delà du tarif conventionné avec la Sécurité sociale) se produisent dans des structures privées.

La fédération de l'hospitalisation privée est membre du Medef depuis avril 2010 : les cliniques privées sont dorénavant des "entreprises de santé"

Il existe une Fédération de l’hospitalisation privée (FHP) qui regroupe 1250 établissements privés et qui se veut représentative de leurs intérêts.

En avril 2010, le président de la FHP (Jean-Loup Durousset), se félicitait d'avoir adhérer au Medef :
" Nous revendiquons le statut d'entreprises de santé et sommes heureux que, par l'intermédiaire de notre adhésion au Medef, soient reconnues la place et la contribution de l'hospitalisation privée dans le tissu économique national. "

Les cliniques privées n'ont pas de stratégie de santé publique à long terme, elles sont plutôt des entreprises classiques, qui agissent dans un domaine parmi tant d'autres, la santé. Cette dernière est donc considérée comme une marchandise.

Les banques françaises détiennent une part déterminante des groupes de cliniques privées : elles spéculent aussi sur la santé

  • Predica, filière de Crédit Agricole a pris une participation de 43% dans le groupe de cliniques Proclif en juillet 2009
    Proclif représente 135 millions de chiffre d’affaires annuel.
    Le fonds d’investissement Duke Street (britannique) détient 50 % du groupe, les salariés seulement 7 % (alors qu'ils en détenaient 20 % depuis 2005, et la majorité avant le rachat par le fonds boursiers anglais).
    Predica est également détenteur de 31 % du groupe KORIAN (2ème groupe français de cliniques privées).
  • Crédit Agricole Private Equity, BNP Paribas Développement, Crédit Mutuel Arkéa et ING Parcom ont participé à la création d'une holding (Vivalto Santé) spécialement pour prendre 60 % des parts dans le groupe Cliniques Privées Associées, groupe breton de cliniques privées qui fait  96 millions de chiffre d'affaires.

Une oligarchie financière est à la tête de ce secteur

  • Les trois premiers groupes français sont détenus par des sociétés d'investissement boursier

    • La plus importante chaîne actuelle reste la Générale de Santé
      Elle est cotée en Bourse et détient 175 établissements sur toute la France.
      Antonino LIGRESTI en est l'actionnaire principal depuis 2007 (63 %)
      Son chiffre d'affaires 2009 est de 2 milliards d'euros annuels.
      Elle a versé 420 millions de dividendes à ses actionnaires la même année.
       

      La Générale de Santé est issue de la diversification de la compagnie Générale des eaux. Dans les années 1980, elle a diversifié son activité et a investi dans des entreprises de communication, dans le BTP, la restauration et la santé.
      Dans les années 1990 ces différentes activités ont été autonomisées en filiales, c'est ainsi que la Générale de Santé a vu le jour.
      En 1997, le groupe britannique Cinven a racheté la Générale de Santé alors qu'il n'avait aucune expérience dans la gestion de clinique, c'était un opérateur spécialisé dans le rachat de sociétés.
      En 2001, l'entreprise est entrée en bourse, notamment pour fournir une porte de sortie aux investisseurs britanniques qui souhaitaient revendre leurs parts après avoir obtenu le rendement financier qu'ils voulaient.
      En 2003, le cardiologue italien, Antonino Ligresti, déjà à la tête d'un groupe de cliniques en Italie a racheté la Générale de Santé, avec sa société financière Santé développement Europe.

       

    • Le groupe KORIAN (ex Suren)
      162 établissements en France, 1er groupe français pour la prise en charge de la dépendance, avec un chiffre d'affaires en 2009 de 850 millions d'euros.
      Les actionnaires principaux sont à 31% Predica (assurance Prévoyance du groupe Crédit Agricole), 34% Batipart (historiquement investisseur dans la sidérurgie lorraine, puis dans la Foncière des régions et aujourd'hui dans l'immobilier et la santé : dirigé par Charles Ruggieri et 13% Malakoff Médéric (Guillaume Sarkozy)
       
    • MEDICA France
      130 établissements en France d'hébergement pour personnes âgées dépendantes avec un chiffre d'affaires de 450 millions d'euros en 2009.
      TBU 3 International SA est l'actionnaire principal. C'est une société de droit suisse détenue par des fonds de BC Partners. Cette entreprise américaine, en dehors des cliniques privées, a investi dans l'entreprise de chimie allemande Bremmtag et dans la chaîne de grand magasins italiens Coins. Elle est cotée en Bourse depuis février 2010.

      Dans les trois cas, la santé est une marchandise comme les autres pour les financiers.

  • Les actionnaires principaux des groupes de cliniques privées ont des fortunes professionnelles indécentes

    • Charles Ruggieri : directeur de Batipart, au capital du groupe de cliniques Korian possède 637 millions d'euros, en augmentation de 21 % entre 2009 et 2010. C'est la 60ème fortune professionnelle de France selon Challenges.
       
    • Jean-Claude Marian : médecin fondateur d'Orpéa (groupe de maisons de retraites) possède une fortune personnelle de 401 millions d'euros.
       
    • Michel Bodkier et Jérôme Nouzarède détenteurs du 5ème groupe français de cliniques privées, Vedici (280 millions d'euros de chiffre d'affaires) possèdent à eux deux 55 millions d'euros
       
    •  Antonio Ligresti reçoit un revenu brut annuel de la part de la Générale de santé de 286 250 euros. Le président du directoire Frédéric Rostand reçoit lui 1 million d'euros.
       
  • Il existe des conflits d'intérêts entre parlementaires et cliniques privées

    • En 2008 la clinique Saint-Martin de Renaud Muselier (député UMP et chirurgien) a acheté des terrains de l’hôpital public Sainte-Marguerite pour le prix dérisoire de 320 euros du mètre carré. La transaction a été validée par Jean-Claude Gaudin, sénateur-maire de Marseille et président du Conseil d'Administration des hôpitaux de Marseille.
       
    • Jean Pierre Door (député UMP) co-préside avec Gérard Bapt (député PS) et Alain Vasselle (sénateur UMP) le club Hippocrate, un cercle de réflexion parlementaire sur les questions de santé. Ce club est financé par les sociétés Générale de Santé et Malakoff Médéric.


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